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WAR SWEET WAR

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Un spectacle de Jean Lambert-wild, Jean-Luc Therminarias, Stéphane Blanquet et Juha Marsalo.

« La pression était trop forte ». Ce sont les mots laissés par un couple qui s'est suicidé après avoir tué ses deux enfants. Ce fait divers effrayant est le point de départ de War Sweet War, une tragédie hors norme, qui met à jour l'état de guerre permanent qui ronge nos sociétés contemporaines et plus particulièrement la cellule familiale. À partir d'un dispositif original et percutant recomposant deux étages d'un pavillon de province, Jean Lambert-wild nous immisce dans l'intimité morbide des parents infanticides. Le meurtre se joue en haut tandis qu'en bas, le couple est dupliqué comme en écho dans un paysage d'enfer avec spectres, fantômes et zombies. Un univers en positif et négatif interprété par des jumeaux.

Le spectacle est de ceux qui ne peuvent laisser indifférent. Imaginez deux étages avec deux appartements identiques : soit une entrée, une pièce avec juste une table et deux chaises, et une cuisine plutôt années 60 avec cuisinière électrique et réfrigérateur. L'ensemble du bas est couvert de balafres de peinture ou gelée noire, et les murs sont dégoulinants de la même matière. En haut, il y a aussi des ballons de baudruche noire accrochés dans la cuisine et une banderole « Home sweet home » dans le salon.

Une voix, trop délicieusement féminine, précise qu'elle va « compter jusqu'à 100 et que vous allez tuer vos enfants » : il y a en effet, au premier étage, un jeune couple, le père et la mère qui s'apprêtent à fêter un anniversaire ; on entend les rires d'une bande d'enfants derrière la porte entrouverte (mais on ne les verra jamais).

La mère injecte avec une seringue un liquide noir dans le gâteau, et petit à petit, après que le gâteau ait été apporté aux enfants, les rires vont s'estomper très vite et un silence implacable s'installera… Au rez-de-chaussée, un homme seul est agité de convulsions rejoint bientôt par son épouse.

Aucune parole, aucun cri, mais des images héritées du grand Bob Wilson avec cette même lenteur, ici remarquablement chorégraphiée par Juha Marsalo : il y avait au début du fameux Regard du sourd cette image qui nous revient en boomerang : une jeune femme noire (Sheryl Shutton enfonçait lentement et à plusieurs reprises, un poignard dans le buste d'un petit garçon…)

Ici, il y a sur scène, deux couples, dans un jeu de miroir terrifiant qui semble fasciner une fois de plus Jean Lambert-wild, puisqu'il s'agit de deux actrices russes jumelles : Olga et Elena Budaeva, et de deux acteurs français, eux aussi jumeaux, Pierre et Charles Pietri. Ils ont des gestes quotidiens qui n'ont en soi aucun intérêt mais qui agissent ici comme une sorte de révélateur d'une violence enfouie au plus profond de notre inconscient.

« La guerre se construira une nouvelle demeure au milieu de nos meubles. Ce sera un fantôme près de nous dont l'haleine quotidienne distillera une menace anesthésiante ». Jean Lambert-wild

C'est une sorte de danse macabre à laquelle nous sommes conviés, où le langage des corps, seuls ou en duo, apparaît comme prédominant : convulsions, mouvements bizarres, pertes d'équilibre, chutes, glissades involontaires. C'est peu de dire que le corps est ici malmené.

« Le corps ne triche pas, il se dérobe à la politesse et n'a cure de sa muflerie au grand dam de celui qui veut tout contrôler jusqu'à sa sexualité (…) Il n'y a donc une vérité du corps sur laquelle nul n'a de prise directe ». Chantal Jaquet

L'homme et la femme du haut descendent en bas par un escalier puis remontent : il y a sans arrêt comme une sorte de permutation : l'on ne sait plus très bien qui est qui, dans ce cauchemar muet, en parfaite osmose avec l'univers sonore, élaboré de main de maître par Jean-Luc Therminarias. Cette perte d'identité devient ainsi le fil conducteur d'une guerre impitoyable où l'on ne voit pourtant aucun mort. Seule métaphore, ce liquide noir d'une étonnante viscosité qui rend les corps informes puis qui coule aussi sur les murs, irréversible et envahissant comme la guerre.

Les images et leur rythme sont parfaitement maîtrisés malgré un léger ralentissement à la fin, et ce qui frappe, c'est la parfaite unité pendant ces 60 minutes entre la dramaturgie de Jean Lambert-wild, la scénographie de Stéphane Blanquet, les lumières de Renaud Lagier, la chorégraphie de Juha Marsalo et la musique de Therminarias.

Comme dans les spectacles de Bob Wilson, il n'y a surtout rien à comprendre, juste à se laisser emmener par la beauté et la force des images proposées, et cela tape sec… (Pas la peine d'y emmener vos enfants !). Le public était très attentif, mais quelque peu bousculéà la sortie, ce qui est plutôt bon signe, et cette histoire de vivants et de morts, à mi-chemin entre l'installation plastique et un théâtre d'images n'est pas du genre à s'effacer vite fait des mémoires.

- Spectacle créé au Théâtre d'Hérouville/Comédie de Caen en février 2012.
- Source : Le Théâtre du Blog.

Crédits photos : Jeanne Valès. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants-droit, et dans ce cas seraient retirés.


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